lundi 17 décembre 2007

les mécènes de la banlieue...

Les Français sont peu charitables. Particuliers et entreprises n'ont donné que 3,2 milliards d'euros en 2005 selon l'Observatoire de la Fondation de France. Du mécénat au denier du culte, en passant par les dons à des fondations diverses, ils ne consacrent globalement que 0,19 % du produit intérieur brut (PIB) à des oeuvres. Un taux faible comparé aux autres pays. Ainsi, au Royaume-Uni, les dons cumulés représentent 0,73 % du PIB ; aux Etats-Unis, ce taux atteint 1,67 % selon la Charities Aid Foundation.

Mais quand les banlieues se sont mises à brûler, certains citoyens fortunés ont réalisé les limites des actions menées par les pouvoirs publics et se sont décidés à ouvrir leur portefeuille.
Les gérants de fonds investissant dans des sociétés non cotées (private equity), qui se sont enrichis en quelques années sans prendre de gros risques, se sont mobilisés ces derniers mois. Ils ont vite réalisé que leurs moyens financiers, mais aussi, et peut-être surtout, leur expérience pouvaient être mis à profit dans ces quartiers où ils n'avaient pas l'habitude d'aller. Ils ont rassemblé des fonds pour aider les habitants à y créer des sociétés.
Ce système, né aux Etats-Unis, avait dans un premier temps séduit les investisseurs du nord de l'Europe. Leur association, l'European Venture Philanthropy Association (EVPA), qui s'intéresse à toute action philanthrope, prêchait la bonne parole. Depuis un an, les Français les ont rejoints. Dix membres ont adhéré. Et l'EVPA vient de décider de créer une section française. "Nous avons profité d'un système formidable. Il est normal, ne serait-ce que pour améliorer notre image, d'aider ceux qui n'ont pas eu notre chance", explique Gilles Cahen Salvador, fondateur de LBO France.
Quand il a décroché son téléphone pour demander à ses collègues, financiers ou chefs d'entreprise, d'investir avec lui dans un fonds pour les banlieues, il n'a eu aucune difficulté à les convaincre. Ainsi est né Business Angels des Cités (BAC), une brigade anticriminalité, qui n'a rien de policière. Gilles Cahen Salvador et Aziz Senni en sont les instigateurs. Ce dernier, entrepreneur de 30 ans, auteur de L'ascenseur social est en panne... j'ai pris l'escalier (éd. L'Archipel), originaire de Mantes-la-Jolie, a fondé en 2000 une société de taxis collectifs au quartier du Val Fourré. Le modèle a essaimé, via des franchises, dans toute la France.
M. Senni veut faire profiter d'autres jeunes de son expérience et a créé l'association Jeunes entrepreneurs de France. Mais, précise-t-il, "ce n'était pas suffisant. Les entrepreneurs de banlieue manquent de financement, d'expérience, d'expertise, de réseau et n'ont pas de relations".
Avec M. Cahen Salvador, ils ont donc lancé le fonds BAC. Son Conseil de surveillance comprend Claude Bébéar (président du conseil de surveillance d'Axa), Eric de Rothschild (Domaine Barons de Rothschild), Gonzague de Blignères (coprésident de Barclay Private Equity Europe) et Dominique Oger (fondateur associé et président du directoire d'Atria Capital Partenaires). M. Cahen Salvador préside le comité d'investissement, qui comprend Gérard Worms (gérant associé de Rothschild et compagnie), Patrick Sayer (président du directoire d'Eurazeo), Alain Joly (président du conseil de surveillance d'Air Liquide), Alain Dinin (PDG de Nexity), entre autres.
TACHE D'HUILE
Une centaine de personnes ont contribué financièrement pour un montant global de 5 millions d'euros. Un peu moins de 10 % de cette somme a déjà été investie dans trois firmes : deux entreprises de restauration rapide - Kool Halal et Mecca Pasta - et Medinashop. Abdellah Aboulharjan, originaire du Val Fourré et créateur du site en ligne MedinaShop, est le président du directoire de BAC. Jean-Louis Detry, dont le fonds Vermeer Capital avait redressé la chaîne de restaurant Léon de Bruxelles, ouvre son carnet d'adresses et les portes de ses fournisseurs à Adil El Barkaoui, le fondateur de Kool Halal. Tandis qu'Arnaud de Menibus, fondateur de la Cogedim, aide Medinashop. Jean-François Damour, président du groupe de restauration Saros - la Criée -, est le mentor de Mecca Pasta. "A chaque fois, je choisis, parmi les investisseurs, celui qui connaît le mieux le métier", explique M. Salvador.
"C'est très satisfaisant et intéressant. On rencontre des gens de milieux différents, qui ont la niaque, une énorme envie de réussir", ajoute-t-il. Le comité d'investissement est très sélectif. Pour son président, "il faut que le taux de retour sur investissement soit d'un bon niveau pour que nous puissions lever plus d'argent par la suite, et aussi pour prouver que ces gens ont du talent, qu'ils peuvent réussir et gagner de l'argent".
Le mouvement fait tache d'huile. Certaines agences bancaires (BNP et Crédit mutuel) regarderaient "d'un oeil attentif" les dossiers de sociétés ayant BAC à leur capital, constate M. Senni. Plus généralement, "le système fait tomber les représentations caricaturales que nous nous faisions les uns des autres", assure-t-il. Des personnes de tous milieux sociaux et de toutes confessions s'y côtoient. Avec bonheur.

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