jeudi 22 novembre 2007

l'Exemple Russe

Que Dieu garde la Sainte Russie qui renait de ses cendres, mais qu'il n'oublie pas sa seconde part. En rouge l'exemple et le bon sens à suivre.

"Aucun panneau n'indique que l'immeuble du 4 rue Iamskovo-Polia, au centre de Moscou, est bien le quartier général des Nachi ("Les Nôtres" en français), l'organisation de la jeunesse pro-Poutine. Mais, dès l'entrée, il y a un parfum de discipline qui ne trompe pas : "Interdit de pénétrer sans les insignes spécifiques", dit une affichette collée sur la porte. Le concierge aboie la consigne aux nouveaux entrants. Le sésame finit par s'ouvrir. A l'intérieur, l'ambiance est fébrile en cette veille d'élections - législatives le 2 décembre, présidentielle en mars 2008.

Spécialistes des actions de masse dignes de l'époque de l'agit-prop, la propagande soviétique des années 1920, les Nachi ne sortent que pour les grandes occasions. Le 7 octobre, ils étaient 10 000, vêtus à l'identique, sous les fenêtres du Kremlin, pour souhaiter un joyeux anniversaire au président Vladimir Poutine. En cette période préélectorale, ils déferlent dans les rues, les écoles, les universités, pour rappeler aux électeurs de voter pour Russie unie, le parti du pouvoir.
Leur mission est double : soutenir le président et, plus important, empêcher le déclenchement en Russie d'une "révolution de couleur" comme celles qui, en 2003 et 2004, ont fait basculer la Géorgie puis l'Ukraine hors de l'orbite de Moscou. C'est dans ce but que l'organisation, financée par le Kremlin, a vu le jour en 2005. Sa rhétorique "patriotique" et anti-occidentale a tellement séduit qu'elle revendique aujourd'hui 100 000 adhérents, dix fois plus qu'au moment de sa création.
Rencontre au QG avec Roman, 25 ans. L'allure résolument occidentale, avec ses baskets, son jean et son portable, il n'a pas les mêmes préoccupations qu'un jeune de la banlieue de Paris, de Madrid ou de Berlin. Il se dit "patriote". Le concept, très en vogue dans la Russie actuelle, est ressassé dans le manifeste du mouvement, un livre de 89 pages que les militants doivent connaître sur le bout des doigts pour réussir l'examen d'entrée.
"La jeunesse russe est devenue vraiment patriotique", dit le livre, à la couverture rouge. D'ailleurs, "les jeunes Russes prêts à se battre pour la patrie les armes à la main sont bien plus nombreux que les jeunes Européens", y est-il écrit. Pour Roman, l'ennemi public numéro un est Garry Kasparov, l'ancien champion du monde d'échecs aujourd'hui à la tête de l'Autre Russie, la principale formation d'opposition à Vladimir Poutine. "Les fascistes Kasparov et Limonov (Edouard Limonov, l'autre chef de file de l'Autre Russie) veulent chasser le pouvoir actuel pour instaurer quelque chose de plus américain", accuse Roman.
"Ce Kasparov ! Comment peut-il se dire patriote alors qu'il a un passeport américain ? Les organisations comme la sienne sont financées par les Etats-Unis. Or la Russie est un concurrent de ce pays", renchérit Galia, assise à côté de lui. Militante chez les Nachi depuis deux ans, Galia, 23 ans, a le grade de "commissaire". Dans la hiérarchie "nachiste", cela correspond au deuxième rang, sur les quatre que compte l'organigramme. Pour devenir "commissaire", il faut avoir pris part à deux "Seliguer" - le camp éducatif organisé chaque été sur les bords du lac du même nom dans la région de Tver, à 400 km au nord-ouest de Moscou. Il faut aussi avoir les huit certificats délivrés par l'Ecole supérieure de gestion (VchOu), qui est celle des Nachi. Parmi les matières enseignées figurent la géopolitique, l'histoire de la Russie et la "psychologie des manipulations de masse".
Galia est originaire d'Ivanovo, une région textile sinistrée économiquement en Russie centrale. Il y a trois mois, elle a quitté la firme touristique où elle travaillait pour être "à 100 % dans le mouvement". Elle espère des possibilités de carrière. Admirative, elle rappelle que certains "NOM" (acronyme de "Manager orienté nationalement"), le grade ultime dans l'organisation, ont trouvé à se placer chez Gazprom ou au gouvernement.
Organiser des collectes de sang, rendre hommage aux vétérans de la "grande guerre patriotique" (1941-1945), empêcher les réunions de l'opposition, placer des observateurs dans chaque bureau de vote : telles sont les tâches des Nachi. L'organisation a aussi sa propre police, baptisée DMD (milice volontaire de la jeunesse), qui aide la police à patrouiller les quartiers à fort taux de criminalité. Elle n'est pas la seule. Les Mestnye ("Les Locaux"), une autre organisation de la jeunesse poutinienne, a récemment prêté main forte à la police pour débusquer les étrangers illégaux sur le marché Iaroslavski de Moscou.
Véritables bataillons idéologiques au service du Kremlin, les quatre mouvements de la jeunesse poutinienne (Nachi, Mestnye, Molodaïa Gvardia, Rossiia Molodaïa) ne ménagent pas leur soutien à la politique officielle. La mobilisation contre les ennemis internes et externes de la Russie est une des grandes lignes de leur action. En 2006, alors que Londres refusait pour la énième fois d'extrader l'oligarque disgracié Boris Berezovski, les Nachi ont harcelé des mois durant l'ambassadeur britannique Tony Brenton, qu'ils suivaient dans tous ses déplacements.
En pleine crise russo-géorgienne, à l'automne 2006, ils ont jeté une tête de veau dans les locaux de l'ambassade de Géorgie à Moscou. Ce printemps, au plus fort de la querelle russo-estonienne autour du déplacement d'une statue à la gloire de l'armée soviétique, les Nachi ont fait le siège de l'ambassade d'Estonie à Moscou, agressant verbalement l'ambassadrice et brisant le drapeau de sa voiture officielle.
Tout récemment, Molodaïa Gvardia ("La Jeune Garde"), le mouvement de jeunesse du parti Russie unie, a ouvert en province (à Vladimir, Briansk, Oulianovsk, Vladivostok) des centres de tir aux fléchettes ou à la peinture. Les cibles : les portraits de Garry Kasparov, d'Oussama Ben Laden et du premier ministre estonien, Andrus Ansip, qualifié de "fasciste". Supposée permettre aux jeunes d'"évacuer leur haine envers les ennemis de la Russie", l'action s'intitule "Vote avec ton fusil !".

Kirill, 20 ans, partisan de Molodaïa Gvardia, ne voit pas "où est le mal, dès lors que l'on ne tire pas à balles réelles". Il milite aux côtés de Dmitri, un copain du même âge, étudiant comme lui. Tous deux partagent la même admiration pour Vladimir Poutine. Décidé à faire carrière dans la politique, Dmitri espère se faire élire sur les listes de Russie unie aux municipales de 2008 dans le quartier moscovite de l'Arbat. Avant, il lui faudra gravir les échelons de l'organisation, forte de 70 000 membres, selon ses dirigeants.

Ces jours-ci, les deux amis s'entraînent, avec des milliers d'autres, à occuper les places publiques du centre-ville de Moscou afin d'empêcher l'opposition d'en faire autant le 2 décembre, jour du scrutin. "C'est nous qui serons dans la rue !" plastronnent-ils. Ils seront aussi dans les bureaux de vote pour distribuer des places de cinéma aux étudiants venus voter. Leur conception de la politique est typique de la société russe du moment. Pour eux, tout est affaire de manipulation : "Vous pensez sans doute que le peuple choisit ! Mais il est tout à fait possible de diriger ses opinions", disent-ils.
Ils peuvent compter sur le soutien du Kremlin. Poutine en personne le leur a dit, en les recevant dans sa résidence d'été de Zavidovo le 24 juillet. Sur les 58 jeunes conviés, 42 étaient des "commissaires" du mouvement Nachi. Le président les a invités à prendre une part plus active en politique. Le Kremlin met la main à la poche. En novembre, le mouvement a reçu 10 millions de roubles (277 000 euros) pour financer son futur camp d'été. En 2007, 10 000 jeunes ont pris part au camp "éducatif". En 2008, les Nachi misent sur 50 000 participants.
Forums, actions de masse, lectures en plein air sont au menu de cette formation champêtre. Cette année, le thème central était celui de la démographie. En Russie, elle est chancelante (142,4 millions d'habitants, contre 150 millions en 1991). Des invités de marque, les vice-premiers ministres Dmitri Medvedev et Sergueï Ivanov, sont venus y faire un saut, vêtus pour l'occasion de maillots de corps avec un slogan appelant les femmes à procréer. C'est alors que le string, symbole de la contre-révolution, a été désigné à la vindicte populaire par les chefs du mouvement : emblème de la perversion occidentale, le string menace la démographie car, générateur de maladies, il met en péril la fertilité des femmes russes, selon les Nachi. Il devenait urgent de s'en débarrasser. Au cours d'une grande action de masse, des centaines de jeunes ont troqué leurs cache-sexe contre des culottes et des caleçons traditionnels.
Les jeunes Russes qui militent au sein de ces mouvements se préparent à devenir l'élite de demain, "l'avant-garde de la modernisation du pays", disent-ils. Une élite de "clones" habillés de la même manière et dont le discours ne diffère jamais d'un iota. La haine de l'Occident, soupçonné de vouloir mettre la Russie à genoux pour piller ses richesses, est prégnante. Leur vision géopolitique tient en une notion : la Russie, située au coeur stratégique du grand continent ("heartland"), doit dominer. "Celui qui contrôle cette place forte géographique est voué à contrôler le monde", explique le petit livre rouge que des milliers de Nachi apprennent par coeur. "

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